• Venezuela : Bafouer les libertés démocratiques est incompatible avec les valeurs de la gauche

    La situation au Venezuela peut sembler très difficile à appréhender pour beaucoup d'entre nous. Les explications sont à rechercher à l'origine de ce qu'il est convenu d'appeler le "chavisme". Hugo Chavez avait fait naître un immense espoir, y compris pour la gauche en Europe. Mais son refus de rompre avec le fonctionnement capitaliste, en restant uniquement dépendant des cours du pétrole, a conduit à l'effondrement de cet espoir lorsque les cours du pétrole ont chuté et n'ont plus permis le financement des mesures sociales et indéniablement progressistes prises par le gouvernement.

    Pour tenter d'y voir plus clair, nous reproduisons ici le communiqué national d'Ensemble !, ainsi qu'une lettre ouverte de nos camarades venezuelien-ne-s de Marea Socialista  adressée "au chavisme critique et à la gauche autonome". Ce dernier texte nous est parvenu en Espagnol, et a donc nécessité une traduction dont vous voudrez bien pardonner les éventuelles erreurs.

    Communiqué d'Ensemble ! Bagnolet le 4 août 2017 :

    La situation dramatique du Venezuela interpelle toutes celles et ceux qui se battent pour un avenir meilleur pour l’humanité. L’élection d’Hugo Chavez avait été un espoir pour tous les peuples d’Amérique latine et plus globalement pour toute la gauche d’émancipation à travers le monde. Ses premières réformes, qui ont permis la mise en œuvre d’avancées sociales pour les plus pauvres et leur intégration à la vie démocratique avec un début de participation populaire, ont été combattues par la droite, les médias dominants et l’oligarchie soutenue par les Etats-Unis, comme l’illustre la tentative de putsch raté d’avril 2002.

    Cependant le régime d’Hugo Chavez n’a pas remis en cause le mode de fonctionnement de l’économie vénézuélienne basé sur la rente pétrolière et le pays est donc resté dépendant de l’évolution des cours mondiaux et de ses exportations de pétrole, notamment vers les Etats-Unis. Cette dépendance à l’économie rentière a nourri la croissance d’une bourgeoisie insérée dans l’appareil d’Etat et d’une corruption qui s’est développée à la mesure de l’incapacité du régime à assurer une activité économique productive créatrice de richesse, d’où un développement de l’inflation qui s’est muée aujourd’hui en hyperinflation.

    De plus, et c’est probablement le point essentiel, le régime politique instauré par Hugo Chavez n’a pas rompu avec une maladie chronique de la politique latino-américaine, le caudillisme dont le rapport aux classes populaires est marqué par le paternalisme et le verticalisme. L’incapacité de la « révolution bolivarienne » à créer les conditions d’une participation réelle et pérenne des classes populaires au débat démocratique, et donc à la décision sur les choix stratégiques du pays, la mise en place d’une « démocratie plébiscitaire » se sont révélées des obstacles majeurs au règlement des problèmes politiques du pays lorsque celui qui en assurait la cohésion, Hugo Chavez, a disparu.

    Dans une situation économique et sociale chaotique, qui se double d’une insécurité des personnes, le gouvernement Maduro a choisi la fuite en avant dans le seul objectif de se maintenir au pouvoir. Après le désaveu qu’a constitué la victoire de l’opposition aux élections législatives de 2015, et après avoir tenté d’annihiler les pouvoirs de la nouvelle Assemblée, l’élection d’une pseudo Assemblée constituante représente un nouveau coup de force avec un projet de constitution qui remet de fait en cause le principe du suffrage universel, une personne égale une voix. A cette farce électorale, s’ajoute la répression des opposants politiques, les violences quotidiennes contre les manifestants qui ont fait des dizaines de morts et des centaines de blessés, et au mépris même de la constitution chaviste, le refus d’organiser le référendum révocatoire du président, le blocage des élections des gouverneurs prévus en 2016. Le Venezuela n’est plus aujourd’hui un Etat de droit, ce que ne saurait masquer la rhétorique « anti-impérialiste » du gouvernement.

    Le peuple vénézuélien n’a rien à gagner dans l’affrontement entre le gouvernement Maduro et les couches parasitaires liées à l’appareil d’Etat, qui le soutiennent, et l’opposition dominée, malgré ses contradictions, par une droite revancharde et néolibérale. La droite vénézuélienne n'a pas de leçons de démocratie à donner, car elle a usé de tous les procédés violents pour détruire les acquis populaires. Nous soutiendrons toutes les initiatives venant de la gauche vénézuélienne, issue ou pas du chavisme, pour construire une alternative démocratique et trouver les voies et moyens de sortir de cet affrontement mortifère. C’est au peuple vénézuélien qu’il appartient de prendre son destin en main.

    Lettre ouverte de Marea Socialista au chavisme critique et à la gauche autonome, Caracas, 31 juillet 2017 :

    Venezuela : Bafouer les libertés démocratiques est incompatible avec les valeurs de la gaucheNous écrivons cette lettre ouverte au moment où il se commet une fraude colossale contre le peuple vénézuélien. L'élection de l'assemblée  constituante maduriste représente l'effondrement du pays tel que nous l'avons connu au siècle dernier, la faillite d'un Etat rentier épuisé et le démantèlement de la République. Il  met aussi  en grave danger l'intégrité de la nation et la menace de dissolution.

    De cette façon,  il ouvre la porte à une période de cruel pillage impérialiste et du capital financier et mafioso sous les drapeaux « nationaux » actuels. Là où la violence et la répression croissantes seront la loi et où la misère et la souffrance des plus humbles, les opprimés et les exclus, atteindre des pics inconnus dans l'histoire moderne du Venezuela.

    Deux cercles politiques irresponsables et criminels, ont creusé des tranchées à partir desquelles ils se battent pour la mise à sac, le contrôle et la négociation avec le grand capital, de nos ressources naturelles et les conditions de vie de notre peuple. Ils le font même si cela doit provoquer un carnaval sanglant.

    La fausse polarisation que ces cercles ont cherché et obtenu dans une certaine mesure, vise à écraser une grande partie de la population pour défendre leurs intérêts parasites. Et ils sont prêts à le faire, comme cela a encore été démontré aujourd'hui au détriment de la vie de milliers, l'intégrité des centaines de milliers et de la misère de millions.

    Il est important de comprendre, d'abord, que le faible espoir d'un retour à la normalité relative, qui aurait pu exister jusqu'au jour avant la fausse élection de la constituante, a complètement disparu. Le madurisme et le cercle du PSUV ont franchi le seuil qui séparait sa vocation autoritaire sous le masque « démocratique » et « pacifique », pour aller sur le terrain d'une tentative de contre-révolution ouverte, avec des méthodes de guerre civile sélective, déjà mise en œuvre. En second lieu, l'échec, l'arrogance et l'élitisme manifeste du cercle du MUD(1) et son engagement manifeste pour créer des foyers violents et l'ingérence "gringa", n'a laissé aucune chance d'obtenir une victoire démocratique pour ceux qui sincèrement, mais à tort, les ont suivi, ils ont risqué leur vie et y compris l'ont même perdu, estimant que cela permettrait d'obtenir un changement positif.

    Au-delà de la guerre des chiffres et des images avec lesquelles aujourd'hui et dans les prochains jours on essaiera de légitimer l'élection des prétendus constituants, le fait est que ce 30 Juillet 2017 restera comme le jour où nous sommes entré pleinement dans une période sombre, tumultueuse,  de plus en plus violente et difficile, qui exigent des positionnements individuels et collectifs  forts.

    Durant les prochains mois ou semaines, se détermineront l'échiquier politique, social, culturel et économique, y compris l'intégrité territoriale du pays, pour les années ou décennies à venir. Devant cette perspective, personne ne peut rester indifférent ou croire qu'il sera à l'abri des conséquences que ces temps apporteront à la Nation et à son peuple.

    Mais ce sont aussi des moments de ruptures, de fractures de vielles hégémonies, d'effondrement des croyances illusoires et la fin de fausses loyautés, et ce sont surtout des temps de gestation et de naissance de nouvelles espérances.

    Aujourd'hui, d'un côté se trouvent ceux qui, face aux menaces de l'impérialisme américain et du cercle du MUD, qui font du chantage à la direction du gouvernement / PSUV et au pays, ou ceux qui , sous la pression, la contrainte et les mauvais traitements de l'appareil de contrôle de d'Etat, se subordonnent ou déploient une solidarité automatique, honteuse et non critique avec le madurismo. De l'autre côté se trouve ceux qui rejettent l'autoritarisme, la répression sans vergogne, l'abandon, la misère, que nous amènent  le PSUV / gouvernement, et qui ont cru à tort, compte tenu de l'absence d'alternatives, que le MUD était utile pour sauver la Constitution de 99, la démocratie et arrêter la violence.

    Mais il y a un troisième secteur qui a gagné de la force au cours des derniers mois, et qui  commence à apparaître comme une nouvelle référence politique en dehors de ces deux camps. Et qui, de fait, est devenu un phénomène politique, que la presse locale et internationale a d'abord appelé « chavisme critique », et maintenant essayer d'étiqueter comme « chavisme non maduriste ». Ce secteur comprend des militants et des groupes de gauche ou démocratique qui,  peut-être parcequ'ils ne venaient pas du chavisme ou s'en sont séparés de lui depuis longtemps, ont été rendus invisibles par les médias.

    Nous nous adressons à une partie importante de ce secteur qui,  avec sa partie de gauche critique et autonome, maintient les rêves émancipateurs qui ont creusé le sillon de la première décennie du siècle dans notre pays et en Amérique Latine, qui est capable d'affronter sans craintes le bilan nécessaire du processus bolivarien et de Chavez.

    A ceux qui ont commencé à s'organiser contre la bureaucratie brutale qui a conduit la direction du PSUV et ses « alliés » du GPP à mettre un signe égal entre le parti et l'Etat. A ceux qui firent un pas pour faire face au décret de Arc minier de l'Orénoque, et ont décidé de lutter contre l'abandon des zones économiques spéciales et l'expansion de la frontière extractiviste, l' approfondissement de la primarisation du pays et de la soumission au capital financier. A ceux qui rejettent la croissance de l'autoritarisme, la vassalisation des droits humains, économiques, sociaux droits et cherchent à rétablir la Constitution de 99, qui est aujourd'hui dans le pays, la seule façon de défendre la démocratie qui agonise.

    A ceux qui refusent de continuer à payer une dette extérieure illégitime au détriment de la faim et de la santé du peuple. A ceux qui sont fatigués de l'impunité des cercle corrompus au détriment de la nation. A ceux qui rejettent l'ingérence étrangère parce qu'ils gardent le rêve bolivarien de se battre pour une nouvelle indépendance. A ceux qui se trouvent sur le terrain d'une gauche nouvelle, critique de son propre héritage, et cherchant des propositions pour surmonter la gravité de la crise civilisationnelle à laquelle nous a mené le système capitaliste. A ceux qui luttent contre l'oppression de genre, la ségrégation raciale, l'oppression culturelle et matérielle sur les peuples autochtones. A ceux qui s'y opposent à la destruction de la nature et de la vie, proposent et recherchent des alternatives durables aux modèles d'extraction et prédateurs. A ceux qui luttent contre l'exploitation du travail, aux syndicats et conseils ouvriers honnêtes qui se dressent contre l'employeur, qu'il soit privé ou de l'État. Aux jeunes et aux étudiants qui défendent courageusement leur avenir dans les rues, dans les universités publiques et privées, y compris dans celles du gouvernement malgré les représailles et l'intimidation.

    Nous sommes nombreux mais nous avons été séparés depuis longtemps. Ils ont essayé, souvent avec succès,
    de nous inoculer la méfiance pour nous maintenir divisés. Chacun à notre tour, nous avons été menacés, persécutés et accusés d'être des traîtres et des agents de la CIA ou de faire le jeu de la droite et nous le restons. Mais tout a une limite et chacun d'entre nous a trouvé la sienne. Aujourd'hui, nous devons surmonter la méfiance, traiter le produit de la diversité de nos cheminements idéologiques, et construire, en reconnaissant et en respectant la diversité vitale que nous exprimons, un espace commun de réflexion, d'élaboration et d'action.

    Ces derniers mois, nous avons partagé des espaces et des plates-formes de  lutte pour des objectifs communs. Des espaces qui ont été utiles aussi pour reconnaître et apprendre à traiter, non sans avoir trébuché, certains de nos différents points de vue à la recherche de synthèses qui contribueraient à ce combat. Espaces à maintenir et a élargir parce que la lutte qui leur a donné naissance et signification est plus nécessaire que jamais.

    Mais aujourd'hui, nous appelons à mettre sur pied une autre initiative. Une de portée plus globale et stratégique. Une pour aider à surmonter le manque d'une orientation et d'un leadership global, qui marque notre peuple suite à la défaite de l'intérieur d'un projet qu'il révait libérateur et la trahison ou la défection de leurs dirigeants.

    Il s'agit, à partir d'une révision critique et autocritique des erreurs du processus bolivarien, de reconstruire les bases d'un projet national et de notre Amérique. Il s'agit de construire un mouvement de gauche, démocratique, pluriel, incluant des courants de pensée et d'action émancipatrice. En ce qui concerne les identités particulières, en cherchant à avancer dans l'articulation dans la lutte la construction d'une nouvelle synthèse d'élaboration et d'action politique.

    Nous proposons une tâche ardue et complexe. Mais le temps est difficile et complexe. C'est un temps de prise de positions et de défis à relever, de conquête de l'autonomie et d'indépendance vis à vis de tous les types de tutelles. C'est l'heure des brasiers, de se mettre au travail et de placer dans la forge un nouveau mouvement émancipateur.

     

    (1) MUD : coalition disparate construite sur l'anti-chavisme.


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