• 73ème anniversaire du bombardement du Havre de septembre 1944 – Enjeux politiques

    Nous sommes en plein dans la semaine commémorative des bombardements du Havre de 1944, qui ont commencé dans la soirée du 5 septembre et ont pris fin le 11. Bilan : 9 790 tonnes de bombes, dont 175 tonnes de bombes incendiaires, 2 053 civils morts ou disparus et quelques 80 000 sinistrés (dont une partie évacuée hors de la ville bien avant les bombardements). Beaucoup d'hypothèses et d'interprétations ont été faites sur ces bombardements. Pour mettre les choses au point, nous publions ce billet d'un de nos adhérents :

    73ème anniversaire du bombardement du Havre de septembre 1944 – Enjeux politiquesRMC Découverte diffuse « 1944 : Le Havre sous les bombes alliées », un documentaire d’Emmanuel Amara qui s’appuie sur la recherche publiée dans un livre qui faire référence (Bombardements 1944 : Le Havre, Normandie, France, Europe, collectif coordonné par John Barzman, Corinne Bouillot, et Andrew Knapp avec une préface d’Edouard Philippe, 2016).  La mémoire de ce bombardement reste très forte au Havre et nourrit des sentiments qui font partie d’une identité havraise en mutation constante. L’interprétation de l’événement et son héritage ont fait l’objet de débats politiques multiples. Il suffit de voir l’évolution des commémorations officielles pour le vérifier.

    Ce billet voudrait ouvrir une discussion des enjeux politiques liés à ce souvenir. Un point est incontournable : les guerres font de plus en plus de victimes civiles et les conventions internationales, et surtout l’éthique humaniste, condamnent ces massacres comme des crimes contre la paix, de guerre, ou contre l’humanité.  Avec les progrès techniques, la grande majorité de ces civils sont tués, blessés ou traumatisés par des bombes larguées par des avions ou des missiles, plus ou moins précis. A ce titre Le Havre a sa place à côté de Addis-Abeba, Guernica, Leningrad, Coventry, Dresde, Hiroshima, Incheong, Hanoï, Bagdad et bien d’autres villes martyres.

    Mais certains courants politiques cherchent à attribuer une culpabilité particulière à leurs ennemis politiques dans une sorte d’indignation sélective. Au Havre un certain nombre de confusions et d’erreurs, cultivées pour des raisons politiques conjoncturelles, ont été repris par des groupements et par le film « Table rase » (1988, souvent rediffusé). En voici quelques uns :

    • le bombardement était « anglo-américain » ou « anglo-saxon »
    • il visait à éliminer un grand port rival des ports « anglo-saxons »
    • il a fait 5000 morts, en majorité des civils
    • la population n’a pas été évacuée
    • le commandant allemand, Wildermuth, raisonnable, voulait évacuer la population
    • le commandant britannique, Crocker, rigide, est responsable de la non-évacuation
    • les autorités françaises (de Vichy) ont cherché uniquement à protéger la population
    • le choix du maire désigné par Vichy, Pierre Courant, de rester au Havre était juste et courageux, contrairement au choix du maire élu, Léon Meyer, de se replier pendant le bombardement allemand de juin 1940.

     

    Ces affirmations approximatives, confuses ou erronées ont servi tour à tour la propagande de différents courants politiques : d’abord les vichystes, pétainistes et fascistes français qui voulaient occulter l’étendue de leur collaboration avec les nazis et les crimes allemands, puis les communistes qui voulaient que la France rejettent le bloc occidental dominé par les Etats-Unis pendant la Guerre froide, puis les gaullistes à partir de 1947, pour se rapprocher de la droite pétainiste et chrétienne dans le cadre de la Guerre froide, et à partir de 1958, pour justifier la politique de résistance à l’hégémonie américaine (le Royaume Uni agissant, dans cette vision du monde, comme un simple pion de Washington), enfin les partisans du « ni droite, ni gauche, oublions les divisons passées, tournons-nous vers l’avenir » qui ont voulu réduire la part de l’histoire, notamment du bombardement de 1944, dans la commémoration du 500ème anniversaire de la fondation du Havre.

    On a aujourd’hui des réponses documentées à ces points :

    • le bombardement a été effectué par la Royal Air Force britannique, les Américains arrivant quelques jours après la libération du Havre
    • les Alliés voulaient sauver le port du Havre au maximum afin de l’utiliser pour leur ravitaillement, sa destruction a été effectuée minutieusement par dynamitage par les troupes de Wildermuth ;
    • le chiffre de 5000 morts concerne tous les morts havrais de toute la guerre ; le nombre des victimes des bombardements de septembre s’élève à environ 2000 ;
    • la population avait été évacuée par vagues successives depuis le début de la guerre ; il restait au Havre assiégé de 11.000 à 12.000 soldats allemands, et entre 30.000 et 50.000 habitants ;
    • Wildermuth voulait maintenir au Havre les habitants utiles à la défense allemande et évacuer les bouches inutiles, et faire traîner le plus longtemps possible la négociation sur les dernières évacuations, il a réquisitionné les meilleurs abris anti-aériens pour ses soldats ;
    • Crocker a proposé à Wildermuth une reddition sans bombardements (comparable à celle de von Choltitz à Paris) qui assurerait la sécurité des habitants restants ;
    • les autorités françaises fidèles à Vichy continuaient de répondre positivement aux demandes allemandes destinées à renforcer leur capacité de résistance aux Alliés ;
    • le départ de Léon Meyer le 9 juin 1940 faisait partie du plan de repli organisé du gouvernement français, encore en guerre contre l’Allemagne, et n’était pas un abandon « lâche » de ses administrés, et les maires désignés par Vichy ont eu, au moment de la libération, des conduites diverses dictées en partie par la possibilité de traverser les lignes allemandes et alliées ou pas, et la volonté de se préparer un rôle politique après la guerre.

     

    Ajoutons que la fixation sur les bombardements de septembre 1944 a servi d’écran à la connaissance de la présence de Vichy, de la collaboration avec l’armée allemande et les courants nazis, et de la déportation des juifs, au Havre pendant la guerre. Tous ces points méritent d’être débattus et ont des implications fortes pour des grandes questions actuelles comme la défense de la paix, l’utilisation des bombardements aériens, la Guerre froide, le campisme, la tactique de résistance des peuples occupés, le rôle des élites économiques et politiques face aux courants autoritaires, racistes, antisémites et antidémocratiques.

    Méla Marais


  • Commentaires

    1
    Rioual Jean Pierre
    Jeudi 7 Septembre à 19:18

    bravo John pour ces précisions !Il me reste un interrogation  Qu'en est-il des bombes au phosphore dont parla le film "table rase" qui les présente comme un crime supplémentaire contre la population ?

    2
    Sylvie Barot
    Mardi 12 Septembre à 18:26

    EXCELLENTE MISE AU POINT ! Dommage qu'elle ne paraisse pas dans la presse havraise

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